EuRegio, l’association des communes de la Grande Région dont j’assure la présidence , a organisé une journée d’études transfrontalières le 19 octobre à l’Institut Régional du Travail Social (IRTS) de Lorraine au Ban St Martin, sur le thème :

“ Montée de l’extrémisme et populisme, où en est l’Europe ?”
“Quelle efficacité ont les programmes de jeunesse pour lutter contre ce phénomène.”

Les résultats des dernières élections en France comme en Allemagne ont montré clairement cette montée des populismes, et ce paradoxalement dans des zones frontalières. Soixante ans après la signature du Traité de Rome, à l’heure où nous fêtons le 30ème anniversaire du programme ERASMUS, toute l’Europe connaît une période de repli sur soi, de montée des extrémismes et des populismes. Aucune de nos régions n’est épargnée.

Dans une région comme la nôtre, marquée par le fait frontalier, où nombre de nos citoyens profitent de l’ouverture des frontières européennes, mais aussi dans notre région, ancienne terre d’immigration, nous avons souhaité échanger et confronter les pratiques de nos différents services de jeunesse. Nous sommes convaincus qu’il est primordial de lutter contre toute forme de radicalisation le plus tôt possible tout en mettant en avant tout le potentiel qu’une région transfrontalière comme la Grande Région peut apporter à la jeunesse.
Avant de vous présenter un compte-rendu de ces échanges riches d’enseignement et des projets qui en découleront, je vous livre ici le discours que j’ai prononcé en introduction de cette journée.

Bonne lecture !
Danièle Noël

« Nous avons devant nous une journée de travail et de réflexion sur un sujet malheureusement toujours d’actualité puisqu’il concerne l’extrémisme et le populisme en Europe.
Nous aurons également à partager les actions qui sont déjà mises en place notamment à l’égard de la jeunesse et discuter de celles que nous devrons construire pour que ce fléau qui gangrène de nombreux pays européens cesse enfin.

La raison de cette thématique

Parce que nous sommes face à une situation assez inédite depuis la seconde guerre mondiale, parce que, outre ces montées du populisme et de l’extrême droite, nous assistons à une sorte de repli sur soi de l’individu et de la société, il nous est apparu essentiel de réunir autour d’une table des acteurs de notre Grande Région; cette Grande Région que nous pouvons considérer comme un véritable laboratoire européen, accueillant, ouvert et multiculturel.
Un tel repli sur soi ne s’explique pas toujours et uniquement par la crise économique. Il n’y a pas de caractère systématique entre situation socio-économique, immigration et extrême droite.
Il y a une combinaison d’éléments, un sentiment de crise générale, née de la complexification du monde et des crises récentes, comme celle de l’Euro ou des réfugiés, du Brexit et celle des vagues d’ attentats qui font que nous pansons nos maux, sous le joug de barbares sanguinaires qui s’attaquent aux valeurs de nos démocraties.
Cette complexité peut entraîner une forme de nostalgie pour une époque où le fonctionnement du monde reposait sur deux systèmes antagonistes. Elle peut aussi provoquer la réaction de voter pour des partis qui proposent des solutions simplistes, comme les partis d’extrême droite, mais, nous le savons bien, qui sont irréalistes voire mortifères.
L’extrême droite et les partis populistes ne sont pas des partis politiques comme les autres. Il faut le dire et le redire. Ces partis, s’ils arrivaient au pouvoir, ne prendraient jamais des mesures qui maintiennent l’ordre démocratique. Et pourtant, ils progressent.
Le populisme se fonde sur une idéologie qui fait la promotion du “peuple” – imaginaire ou réel, majoritaire ou identitaire en développant un discours fondé sur une triple méfiance : contre les élites, contre un système caché ( la théorie du complot) , contre l’internationalisme et l’union européenne.
En septembre, le journal français « Libération » titrait ainsi sa une : « Nazis, la 3ème génération ». Une une à faire froid dans le dos pour tous ceux qui portent un regard éclairé vers le passé et se souviennent de l’audace des Pères fondateurs de l’Europe qui au lendemain de la seconde guerre mondiale avaient bousculé les États Nations pour construire un espace de paix.
Ce titre ne renvoie pas qu’aux heures sombres qui ont marqué nos amis et voisins allemands; il marque une génération, jeune, qui naît en Hongrie, en Suède, en Autriche, en France et ailleurs, où les militants extrémistes ne se cachent plus. Des militants défilent encore avec flambeaux et blousons noirs, poings tendus, dans les rues de Paris. Certains « citoyens du Reich » vont jusqu’à s’inventer des mini-Etats personnels. Leur stratégie : avancer masqué derrière des prétextes culturels. Leur objectif : distiller la peur de l’islam et des immigrés. Leurs effectifs grandissent en même temps que l’extrême droite engrange les résultats électoraux.

Pourquoi donc une telle montée des extrêmes?

La crise des réfugiés a certes contribué à créer une dynamique qui rend plus audible le discours d’extrême droite.
En Europe, une vague populiste cherche à rejeter la responsabilité de la stagnation économique actuelle sur les migrants, qu’ils viennent d’Europe ou d’ailleurs. Encouragée par les populistes, une partie grandissante de la population considère que les droits humains ne protégent plus que ces « autres » personnes, ces réfugiés, et non pas eux-mêmes.
Aux yeux des populistes, c’est un risque d’ invasion, de violation de leur propre identité voire de transgression de leur culture; cela se traduit par une préférence nationale qui l’emporte trop souvent sur l’universalité.
Mais par définition, les droits humains ne se prêtent pas à une application à la carte.

Les réactions des dirigeants politiques

Aujourd’hui, c’est en tant que présidente d’Euregio Saar-Lor-Lux que je m’exprime, mais aussi en tant qu’élue et politique. Je ne serai cependant pas tendre à l’égard d’une certaine classe politique.
Face à une telle situation, certains dirigeants politiques font le jeu de l’autruche, enfouissant la tête dans le sable, dans l’espoir que la tempête populiste s’essouffle.
D’autres, n’hésitent pas à flatter les passions populistes et jouent des numéros d’équilibristes pour glaner quelques voix lors des élections.
Quant aux démagogues, ils sont experts dans l’art de proposer de fausses explications et de fausses solutions à des problèmes bien réels afin de remporter l’adhésion du public. Ils brossent dans le sens du poil…
Et puis, il y a aussi et surtout ces dirigeants, ces partis politiques nationaux qui se servent de l’Europe pour expliquer et camoufler leurs propres faillites nationales, qui rendent l’Europe responsable de leurs propres maux.
Tout ceci est un jeu bien dangereux qui ne fait qu’accroître la montée en puissance des populistes, le mécontentement grandissant de la population vis-à-vis du statu quo et de leurs dirigeants politiques.

La colère du peuple européen contre les dirigeants

Mais, le peuple européen est en colère. Et donc, l’extrême droite et les démagogues prospèrent sur la colère, le ressentiment, la pulsion.
Jamais sur la réflexion.
Les peuples européens aujourd’hui sont animés par un mélange étrange de peur et de colère.
Un continent qui a dominé le monde avant de s’effondrer dans les abysses de l’horreur et en renaître pourrait estimer que le pire est derrière lui. Pourtant, il semblerait que nous nous retrouvions tétanisés et que seule domine la colère. Cette colère se traduit contre les dirigeants. Comme s’ils étaient responsables de cette peur.
Par un étrange hasard, ceux qui soufflent sur les braises semblent disposer de moyens rarement accumulés pour attiser cette colère.
Cependant, tout cela semble plus de l’ordre du symptôme et n’explique pas l’acharnement à décrire la situation comme encore pire qu’elle ne l’est réellement. Car si les peuples sont en colère, et le font comprendre à travers des votes populistes, c’est donc que quelque chose ne fonctionne plus aussi dans la relation entre le peuple et les élus.
Car si ces crises ne sont ni nouvelles ni pires que d’autres, c’est qu’il y a peut être un autre motif sous-jacent. Et c’est à ce motif qu’il faudrait aujourd’hui répondre.

Le peuple européen a besoin de valeurs

Ce qui est troublant, dans la société hyperconnectée du XXI ème siècle, c’est ce besoin d’immédiateté, de consommation d’informations à tout va. Nous ne sommes plus lecteurs d’informations, nous sommes consommateurs. On n’apprend plus, on ingurgite. Sans recul, sans analyse, sans vérification. C’est la société du « buzz » et du « gobe-tout ». C’est l’inondation d’informations erronées, voire fausses, sur tous les sujets qui dépeignent la situation européenne comme systématiquement catastrophique et allant vers une effondrement total. C’est la faute à l’Europe entend-t-on trop souvent.
L’Europe est certes imparfaite et demande des réformes de fond pour devenir le véritable espace démocratique qu’elle aspire à être. Cependant, lorsqu’elle y parviendra, elle sera une démonstration à la face du monde que les despotes éclairés qui ont pris les commandes de tant de pays depuis ces dernières années ne sont que des aventuriers au petit pied servis par une chance insolente. S’il faut vous en convaincre, l’effondrement vénézuélien devrait nous servir de source de réflexions.
Contrairement à ce que beaucoup voulaient croire, l’Europe est encore loin de la maturité et sa construction commence à peine. Ce qui explique le succès du populisme, c’est que nous n’avons pas pu construire ce contre discours qui explique aux peuples que beaucoup reste encore à faire.
Nous avons pour le moment les outils pour construire notre liberté face à un monde qui ne rêve que de domination et d’asservissement. Et il est temps de s’en servir pour notre bien à tous, pour la défense du bien commun.

La nécessité de réaffirmer la défense du bien commun européen

La défense du bien commun passe par la défense des valeurs des droits humains et européens. Politiquement, elle passe par le statu quo, le compromis des modérés, n’en déplaise aux extrêmes. C’est bien autre chose qu’une posture politique, c’est un état d’esprit qui cultive une politique de projets.
Au Parlement européen, parler “des Allemands ”, “des Italiens”, des “Belges” ou des “Français”, n’a guère de pertinence. Le peuple européen dont les europhobes bornés prétendent encore qu’il n’existe pas et n’existera jamais, est bel et bien vivant. Alors, arrêtons de faire de l’Europe un bouc émissaire !
L’Europe est état d’esprit. C’est une forme d’audace, celle portée depuis des siècles par des pionniers, des optimistes, des visionnaires, et dont sans cesse, nous devons faire preuve. Cet état d’esprit se construit autour d’un projet au service de la défense des valeurs humaines et non pas focalisé sur l’économie. Avec un seul objectif : que l’Union européenne aujourd’hui qualifiée de lointaine, incompréhensible, parlant une langue pour initiés soit reconnue et redevienne aimée des peuples qui la composent.
Et parce que L’Europe, la Grande Région, c’est notre histoire commune, notre horizon, ce qui nous donne un avenir, elle est un super rempart contre la démagogie ! Disons-le haut et fort.
Cessons de jouer sur les peurs et cessons d’idéaliser l’Europe! Il nous appartient de cesser d’idéaliser l’Europe pour mieux la penser.

Poursuivons notre construction!

Et puisque la jeunesse est notre meilleur gage d’avenir, faisons-lui confiance et offrons-lui les clés de la réussite!

Je vous remercie. »

Danièle Noël
Présidente EuRegio

Visionnez l’intervention de Nathalie Griesbeck à l’occasion de ce séminaire.