Transition énergétique et politique énergétique de la France

10494666_770967746287228_2733850395591701518_nIl est beaucoup question à l’heure actuelle de « transition énergétique ». Sous ce vocable tout le monde ne met pas la même chose. Pour certains, il fait penser à la baisse à venir de l’approvisionnement en pétrole puis en gaz. Pour d’autres , on désigne ainsi le remplacement souhaité d’une partie du nucléaire par autre chose…..

Michel Perrut, polytechnicien, chef d’entreprise en Lorraine (SEPAREX), nous livre ses réflexions sur la politique énergétique de la France. Il nous dit la place cruciale de l’énergie dont les impacts sont divers, certes sur l’environnement mais aussi sur l’économie et le social. Il évoque la production des gaz à effet de serre mais insiste sur la nécessité de ne pas en faire une préoccupation première. Et l’Europe dans tout ça? Michel Perrut n’hésite pas à dénoncer l’inexistence d’une politique énergétique de l’Europe.

 

 

Ci-dessous l’analyse de Michel Perrut :

Eléments de réflexion sur la politique énergétique de la France

Alors que va s’engager le débat sur la « transition énergétique », il me paraît opportun de rappeler les éléments suivants afin d’éclairer ce débat qui est pollué par nombre d’idées fausses distillées dans tous les médias, en particulier par les nombreux «donneurs de leçon».

L’énergie : Un élément fondamental du développement humain

Depuis la nuit des temps, l’Homme a tenté de trouver et d’exploiter l’énergie disponible dans la nature pour lui apporter une aide dans sa quête de nourriture, la chaleur pour conquérir de nouveaux territoires plus hostiles, et un minimum de confort pour assurer sa survie au delà de l’utilisation de sa propre force physique ou de celle de ses animaux. Ceci explique que la quantité d’énergie effectivement utilisée par l’Humanité n’a fait que croître avec sa population et son souhait d’améliorer ses conditions de vie. L’utilisation de l’électricité a été, et reste, l’outil clé de son développement et l’indicateur de son progrès, et ceux qui en bénéficient de façon si « naturelle » jusqu’à parfois la gaspiller, ne sauraient oublier qu’une partie importante de la population mondiale n’y a encore pas accès ou de façon très limitée et intermittente.

L’énergie : Une industrie à fort impact environnemental

Toute source d’énergie présente un fort impact environnemental. Pour être souvent cité, cet impact donne lieu à de graves confusions sur ses différentes composantes:

  • Impact par l’émission de polluants, c’est à dire d’éléments présentant une toxicité pour les êtres vivants, que ce soit des rejets dans les eaux de surface et les nappes phréatiques (hydrocarbures, goudrons, produits chimiques, radioéléments) et dans l’atmosphère comme les oxydes de soufre et d’azote et les poussières (chaudières, nanoparticules Diesel).
  • Impact du fait des déchets solides potentiellement dangereux produits durant l’exploitation des usines (combustibles nucléaires usés, cendres volantes des centrales thermiques, résidus pétroliers, goudrons de charbon, etc.) et lors de leur démantèlement : sols et nappes phréatiques pollués, pièces de centrales nucléaires contaminées par des radioéléments.
  • Impact par l’émission des gaz à effet de serre, qui sans présenter de toxicité pour les êtres vivants, sont susceptibles par leur accumulation dans l’atmosphère de modifier le climat en entraînant la hausse des températures: C02 issu des combustibles et méthane issu de sources naturelles (fermentations, animaux d’élevage) ou de fuites sur les puits et gazoducs.
  • Impact par le réchauffage des eaux des fleuves et rivières du fait du nécessaire refroidissement des centrales thermiques produisant l’électricité quelle que soit la source de chaleur (combustible fossile, bois, nucléaire).
  • Impact indirect par la consommation considérable d’énergie requise lors de la fabrication des moyens de production énergétique : C’est le cas pour les capteurs solaires photovoltaïques puisqu’il faut 7 ans au moins pour que soit produite autant d’électricité que celle consommée pour les fabriquer (!). Il en est de même pour les biocarburants aujourd’hui décriés du fait de leur énorme impact environnemental (déforestation, utilisation massive d’eau, d’engrais et de pesticides) et sociétal (destruction des systèmes sociaux).

Il est dangereux de focaliser l’attention uniquement sur les émissions de gaz à effet de serre car les rejets de polluants toxiques sont dangereux avec un effet immédiat sur les êtres vivants, ce qui n’est pas du tout le cas des gaz à effet de serre ! Il est important de souligner que l’utilisation du charbon et du lignite – en forte augmentation en Chine et en Allemagne – causent des dégâts environnementaux qui vont bien au-delà de leur contribution au changement climatique. On ne peut donc juger de l’impact environnemental d’une source d’énergie qu’en incorporant toute la chaîne de transformation et l’analyse du cycle de vie des usines concernées.

L’énergie : Une industrie à fort impact économique et donc sociétal

Les politiques énergétiques ont un énorme impact sur la croissance économique et, au delà, sur les modes de développement. L’histoire a montré que l’exploitation du charbon en Angleterre, puis en Europe, puis ensuite dans différentes parties du monde, a été le moteur du développement économique depuis le XVIIème siècle avant que celle du pétrole ne devienne le « fuel » de celui du XXème siècle. C’est également par les investissements nécessités par l’exploitation, le transport, la transformation et la distribution de ces sources d’énergie « concentrées » à la différence des sources « réparties » (bois, vent ou eau antérieurement) – qu’on explique l’essor du système capitaliste comme mode d’organisation économique, devenu quasi universel. Mais la centralisation des moyens énergétiques a également induit l’organisation sociétale des pays industrialisés et, aujourd’hui, modifie rapidement celle des pays « émergents », voire même celle des pays « moins avancés ».

Le prix de l’énergie est un élément central d’organisation économique : La reconstruction rapide de l’Europe après guerre et le « boom » des Trente Glorieuses n’ont été permis que par l’accès à très bas prix aux immenses champs pétroliers du Moyen 0rient, et ce boom s’est mué en croissance réduite dans nos pays depuis 1975 du fait de la forte augmentation des prix du brut, avec la régression de notre industrie au profit de zones où le très bas coût du travail compense celui de l’énergie, et la mutation vers des activités à faible intensité énergétique et forte innovation.

Il n’est pas besoin d’être devin pour prédire que toute politique énergétique qui conduirait à une augmentation sensible du prix de l’énergie – en particulier de celui de l’électricité -, entraînerait immédiatement l’accélération du déclin industriel avec la disparition définitive des industries

« énergivores », même celles à haute valeur ajoutée et fortement exportatrices (chimie, aluminium, métallurgie fine, etc.) et certaines industries « écologiques » (recyclage des métaux, des plastiques, fabrication de panneaux solaires, etc.) alors qu’elles ont pu subsister et se développer grâce au prix bas de l’électricité dans notre pays (1) .

L’importance du prix de l’énergie dans de nombreuses industries est telle que l’impact de tout accroissement significatif des prix, et particulièrement de celui de l’électricité, risque d’être dévastateur et de ruiner des secteurs entiers.

Une dimension mondiale

Aujourd’hui, l’accès à une énergie « concentrée » et largement disponible à bas prix est l’enjeu majeur des rivalités internationales et c’est un truisme de dire que toute politique énergétique doit intégrer les données géopolitiques tant l’énergie est l’objet des plus grands échanges internationaux (en volume et en valeur) et, donc, la clé de tant de conflits. Il est facile de prévoir que la raréfaction de certains produits énergétiques de base, comme le pétrole, ne fera qu’exacerber ces conflits et, malheureusement, induire son cortège d’affrontements, de chantages ou de guerres. Le conflit actuel en Ukraine en est une illustration avec le formidable levier dont dispose la Russie vis à vis des pays européens du fait de leur dépendance à leur approvisionnement en gaz naturel.

Mais, il ne faut pas non plus sous estimer les moyens financiers colossaux ainsi transférés à certains pays producteurs d’hydrocarbures, qui utilisent de plus en plus cette manne non seulement pour investir financièrement dans nos pays – au risque de déstabiliser certains secteurs comme l’immobilier à Londres ou à Paris – mais aussi pour investir culturellement via leurs médias, leurs équipes sportives et leurs « prêcheurs » qui commencent à impacter des pans entiers de nos sociétés multiculturelles lorsqu’ils propagent le wahhabisme ou la charia, sans que nous n’osions les en empêcher de peur de déplaire et de voir s’évanouir des rêves d’investissements élevés et des commandes (surtout militaires) conséquentes.

De plus, on ne saurait ignorer que plus les pays industrialisés consommeront de combustibles fossiles, plus les prix augmenteront et deviendront inaccessibles aux pays les moins avancés, les maintenant durablement en sous développement. Car les combustibles fossiles sont les seules sources d’énergie qui peuvent permettre, dans un premier temps, leur décollage économique. Essayons donc aussi de penser à eux lors de la définition de nos choix énergétiques.

Diminuer notre dépendance énergétique vis-à-vis des pays producteurs d’hydrocarbures est une nécessité pour préserver notre avenir, non seulement en termes économiques, mais également en termes sociétaux.

Une Europe de l’énergie inexistante

Face à ces défis, force est de constater l’absence totale de politique au niveau européen, au delà des échanges d’électricité. Il n’est pas surprenant que, vu la grande disparité des « mix » énergétiques des différents pays, les prix de l’électricité payés par les consommateurs y soient très variables, variant au moins de 1 à 2 selon les pays, la France ayant les prix parmi les plus bas, alors que les plus hauts sont ceux du Danemark et de l’Allemagne où la facture s’alourdit rapidement à mesure que se met en place la transition énergétique avec l’arrêt des centrales nucléaires et la montée en puissance des énergies renouvelables largement subventionnées… par les consommateurs.

Aucune coordination n’a été mise en œuvre, sauf l’affirmation de réduire fortement les émissions de gaz à effet de serre de façon uniforme, ce qui est stupide vu l’extrême variation des émissions selon les pays. Cet engagement a d’ailleurs été immédiatement ignoré par l’Allemagne qui, par son recours de plus en plus important au charbon et au lignite, recommence à augmenter ses émissions de C02 alors même qu’elles sont, par habitant, bien plus élevées qu’en France ; de même en Pologne, qui est un gros producteur de charbon. Que dire également de l’effet pervers des politiques de soutien massif aux énergies renouvelables intermittentes qui imposent la priorité de fourniture avec des tarifs de rachat très attractifs pour l’électricité solaire ou éolienne : Ces décisions ont ruiné les exploitants des centrales de turbines à gaz qui sont les seules susceptibles d’assurer les crêtes de consommation électriques en hiver , entraînant la mise à l’arrêt d’installations représentant une puissance installée de plus de 10 000 MW et créant les conditions de pannes géantes du réseau européen tout entier dont le coût serait considérable. De plus, il faut souligner la nécessité d’une unification des normes et des taxes sur l’énergie (taxe intérieure sur la consommation d’énergie TICE) pour éviter un dumping intra européen pour attirer les industries les plus énergivores.

Il ne fait pourtant aucun doute que, dans le domaine de l’énergie comme dans bien d’autres, la coordination européenne serait très profitable: C’est en effet une condition nécessaire à la mise en place d’une industrie puissante dans les domaines de la production (nucléaire, thermique classique, biogaz, énergies renouvelables) et de l’utilisation rationnelle de l’énergie (bâtiment, transport, etc.), mais également à la création d’un rapport de force face aux pays producteurs de combustibles fossiles dont nous aurons encore besoin pour longtemps.

La situation française actuelle

Voyons l’évolution de la consommation annuelle d’énergie (exprimée en Tonnes équivalent pétrole TEP/an) au cours des vingt dernières années sur les tableaux (2) ci-dessous. 0n constate que cette consommation reste quasi stable depuis des années, avec une lente baisse des consommations de charbon et de pétrole, une stabilisation de celle de gaz naturel et une augmentation significative de celle d’électricité (stabilisée depuis la « crise ») et de celle des énergies renouvelables (bois, biogaz, déchets).

 

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La répartition selon les secteurs de consommation montre une baisse importante de la consommation de l’industrie – liée à la baisse continue de l’intensité énergétique par unité de richesse produite comme le montre la figure ci dessous, mais également au déclin industriel du pays – alors que les consommations en résidentiel tertiaire, en transports et en agriculture qui avaient beaucoup augmenté avant 2001 sont désormais stabilisées, mais n’ont pas entamé de décroissance.

 

Alors que des efforts très importants ont été réalisés par l’industrie, ces quelques chiffres montrent clairement que les efforts d’économie doivent prioritairement porter sur les secteurs des transports (transports en commun versus transports individuels, optimisation du rendement des moteurs, éviter les transports de marchandises « parasitaires » et inutiles en privilégiant les « circuits courts », etc.) et du résidentiel tertiaire (isolation thermique des logements, magasins et bureaux, optimisation par la domotique, compteurs électriques « intelligents », pompes à chaleur, etc.).

 

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Pour ce qui concerne l’émission de gaz à effet de serre, la France occupe une place particulière parmi les pays industrialisés du fait de l’importance de sa production d’électricité primaire (nucléaire et hydraulique) : Ainsi, en 2011, l’émission annuelle moyenne de C02 est estimée à 5,60 tonnes/habitant en France, mais à 9,10 en Allemagne et en Belgique, à 15,60 au Canada et 17,30 aux Etats Unis. De plus, alors que cette émission a baissé en France au cours de dix dernières années, elle a plus que doublé en Chine qui est maintenant le plus gros émetteur mondial et dépasse même la France en émission par habitant. Ceci ne saurait justifier l’immobilisme mais il faut raison garder quand on sait que la seule augmentation des émissions de C02 chaque année en Chine est supérieure à la totalité des émissions de notre pays ! Dans le même temps où l’on culpabilise – parfois à juste titre – les Français sur leur contribution à la modification climatique, comment avoir un message crédible quand on voit l’odieux gaspillage des pays producteurs de pétrole : Immenses hôtels et centres commerciaux climatisés, terrains de golf en plein désert (au prix du dessalement de l’eau de mer) et, comble absolu, stade de football climatisé au Qatar pour pouvoir jouer par 50°C à l’ombre ?

La politique énergétique ne saurait être fondée QUE sur la diminution des émissions de CO2 comme on l’entend dire trop souvent, mais elle devrait intégrer également notre intérêt à long terme sur les plans économique (prix de l’énergie et développement industriel), géopolitique (diminution de notre dépendance aux pays producteurs de combustibles fossiles et surtout d’hydrocarbures) et sociétal (développement harmonieux chez nous et ailleurs).

De nombreuses idées fausses

La complexité des problèmes liés à l’approvisionnement en énergie et l’intervention des idéologies biaisent le débat par la propagation de nombreuses idées fausses dont voici quelques exemples :

  • – Le pétrole et le gaz naturel vont bientôt se tarir :

Les réserves d’hydrocarbures sont immenses, même si elles ne sont pas illimitées. En fait, ce sont les réserves faciles d’accès qui se tarissent vite actuellement et l’on assistera inéluctablement à l’augmentation rapide des coûts de production et des risques, notamment pour l’environnement, liés à l’exploitation des gisements : Mer profonde, zone Arctique, gaz et pétrole de schiste, sables bitumineux du Canada, huiles très lourdes du Vénézuela, etc. Mais il n’y a sans doute pas de risque de pénurie physique au cours de ce siècle, car l’augmentation des prix poussera les consommateurs à économiser ces énergies et/ou à en mobiliser d’autres qui deviendront rentables.

  • – Les voitures électriques sont la solution pour réduire la consommation de combustibles fossiles et les émissions de gaz à effet de serre :

Apparemment logique mais ..pas si simple ! Bien entendu, les voitures électriques ou hybrides consomment moins de produits pétroliers, mais encore faut il fabriquer l’électricité pour les alimenter. Selon le « mix » énergétique des différents pays, les émissions de gaz à effet de serre peuvent être en effet fortement réduites (comme en France actuellement), mais parfois augmentées (cas de l’Allemagne qui fabrique son électricité principalement à partir de charbon). Il n’en reste pas moins que ces voitures polluent moins l’air de nos villes !

  • – Le nucléaire peut (et doit ?) être remplacé par les énergies renouvelables :

Sauf l’hydraulique pour partie et la biomasse, les énergies dites renouvelables sont intermittentes et ne peuvent être exploitées à la demande. Malheureusement et sans doute pour longtemps encore, on ne sait pas stocker l’électricité en masse (sauf le pompage turbinage sur un nombre de sites limité et avec une déperdition de l’ordre de 50%) : 0n doit donc produire l’électricité à mesure qu’elle est consommée. 0n comprend dès lors qu’à côté des unités de production d’énergie solaire et éolienne, il faille avoir des équipements disponibles pour assurer un approvisionnement fiable du réseau. Aujourd’hui, la production de base de l’électricité en France est assurée par les centrales nucléaires et l’hydraulique au fil de l’eau (Rhin et Rhône principalement), les adaptations à la consommation étant assurées par les centrales à charbon, les turbines à gaz, l’hydraulique de haute chute et les échanges avec les pays voisins interconnectés. Si la capacité de production électronucléaire est réduite, il faudra donc mobiliser de toute façon une puissance équivalente des centrales à combustibles fossiles.

  • – L’indépendance nationale n’est pas meilleure avec le nucléaire qu’avec le pétrole ou le gaz naturel car on doit importer l’uranium.

L’uranium est en effet importé, mais le marché en est très limité, non cartellisé et de nombreux pays sont producteurs d’uranium qui est acheté par un petit nombre clients – capables de le convertir en combustible nucléaire selon des contrats à long terme. La situation est donc radicalement différente de celle du marché des hydrocarbures. De plus, il est facile de stocker des quantités très importantes de combustible nucléaire à différents stades de fabrication vu leur petit volume en regard de l’énergie contenue. Enfin, il faut souligner que la contribution du coût de l’uranium est très faible dans le coût de revient du kWh, de l’ordre de 5 à 10% à comparer à la contribution des combustibles fossiles brûlés dans les centrales thermiques qui représentent au moins les 2/3 du prix de revient du kWh. Ceci est capital pour la balance commerciale de la France puisque plus de 90% du coût du kWh nucléaire est produit en France contre moins d’un tiers pour les centrales thermiques.

  • – A moyen terme, les énergies renouvelables (solaire et éolien) seront rentables sans aides publiques.

Actuellement, on en est très loin pour le solaire photovoltaïque en particulier. Ceci tient au fait que cette source d’énergie électrique est intermittente et est surtout disponible lorsque le kWh électrique est très peu coûteux (en été particulièrement). En effet, le prix du kWh varie énormément selon le niveau des besoins et la nécessité de mobiliser des équipements de production de plus en plus coûteux lors des pics de consommation (jours de semaine en hiver). Si le kWh photovoltaïque était vendu par le producteur au prix de marché à l’instant où il est injecté sur le réseau, il n’y aurait aucune rentabilité envisageable, même avec un prix de revient des capteurs bien inférieur à celui actuel. La situation est nettement moins mauvaise pour l’éolien, surtout en mer, où la production ne suit pas l’ensoleillement. Toutefois, précisons que les quantités d’énergie électrique ainsi produites représenteront un appoint intermittent – certes potentiellement important – mais seulement un appoint à la production de masse par les moyens classiques (charbon, nucléaire, gaz naturel).

Quelle stratégie pour demain et après-demain ?

L’énergie implique, plus que tout autre secteur, une stratégie à très long terme ! Il faut dix ans pour construire un grand barrage ou une centrale nucléaire qui produira pendant au moins 50 ans, des décennies pour construire un réseau dense d’électricité ou de gaz naturel, etc. Il s’agit là d’un défi dans nos pays démocratiques où le cycle politique est rythmé par de fréquentes élections, inclinant les décideurs à des stratégies à courte vue pour satisfaire tel ou tel groupe de pression.

La politique énergétique ne peut avoir de sens que si elle s’inscrit dans la durée, bien au-delà des mandats électoraux, à travers un consensus explicite des différents partis de gouvernement.

Ce consensus ne pourra se faire que s’il est sous-tendu par un choix de société : Souhaite-t-on ou non que la France choisisse de mener une politique de croissance ou de décroissance économique ? Les deux opinions sont respectables si elles sont sincères et conduisent à en tirer toutes les conséquences.

Si le choix est fait de la décroissance, comme préconisé par certains écologistes, sans préjuger des explosions sociales qui risquent d’en résulter, il serait possible de réduire sensiblement la consommation d’énergie en lien avec une politique d’augmentation des prix (exemple du carburant diesel souvent cité). Même dans ce scénario, sauf à prendre des mesures de contrainte, la consommation d’électricité ne baissera que lentement et l’évolution du « mix » énergétique du pays ne pourra être que très progressif, sous réserve que le pays ait les moyens d’importer l’électricité qu’il ne voudra plus produire en arrêtant progressivement ses centrales nucléaires.

Si le choix est fait, comme jusqu’à présent, de restaurer la croissance économique, il est illusoire de prétendre qu’elle puisse être compatible avec une baisse significative de la consommation d’énergie en France. Bien entendu, le consensus est indiscutable sur la mise en œuvre d’un grand effort de maîtrise de la consommation, particulièrement par la rénovation des bâtiments et par l’optimisation des transports, mais ceci demandera du temps et des moyens importants.et une consommation accrue d’énergie dans les industries fournissant les matériaux requis. En parallèle, une politique de croissance devra se fonder sur un renouveau industriel qui exigera tout naturellement un accroissement de la consommation d’électricité – même si diminue la quantité d’énergie globale par nouvelle unité de richesse produite. 0n peut donc affirmer que, dès que la croissance économique sera restaurée, la consommation d’électricité du pays va recommencer à augmenter, alors qu’on peut valablement prévoir que se poursuivra une faible baisse de la consommation de pétrole et de gaz naturel à mesure des économies réalisées. Quant à la consommation de charbon, elle dépendra directement de la politique de production d’électricité : Soit la production nucléaire sera maintenue au moins au niveau actuel, et la consommation de charbon sera juste stabilisée, soit elle sera diminuée avec l’arrêt de centrales et la consommation de charbon augmentera proportionnellement (comme actuellement en Allemagne). Comme nous l’avons dit ci dessus, les énergies renouvelables pourront apporter un appoint intermittent appréciable mais non garantir l’approvisionnement fiable en électricité qui nécessitera également l’utilisation des turbines à gaz (si possible dans le cadre de systèmes chaleur-force délivrant électricité et chaleur de façon à maximiser le rendement global).

Bien entendu, ce scénario binaire est simplificateur et la perpétuation d’une croissance nulle ou très faible pendant quelques années, comme c’est prévisible actuellement, peut laisser le temps de mettre en place les adaptations choisies, et en particulier d’engager une vigoureuse politique d’économie d’énergie, notamment dans le résidentiel et tertiaire.

Mais très clairement, dans cette hypothèse de croissance économique voulue et retrouvée, les politiques devront choisir :

  • soit de maintenir le parc électronucléaire par la prolongation de la vie des centrales – moyennant une maintenance préventive et une surveillance appropriées et leur remplacement progressif par des nouvelles lorsque ce sera jugé nécessaire pour des raisons techniques, économiques ou sociétales ; ceci signifie le lancement d’au moins une centrale de type EPR tous les ans (vu la durée de construction et la durée de vie résiduelle probable des centrales actuelles),
  • soit de laisser décliner la production électronucléaire avec l’arrêt progressif des centrales et de lancer la construction de centrales à charbon en acceptant d’augmenter fortement les émissions de polluants et de gaz à effet de serre, en contradiction avec les engagements pris au niveau européen et mondial.

En toute honnêteté, tout autre choix n’est pas crédible ! Et cette décision ne peut être évitée, ou repoussée aux calendes grecques ! Il y a urgence car en dépendent de nombreuses conséquences relativement à l’ensemble de la filière nucléaire (de la mine au combustible, le retraitement, le recyclage du plutonium en combustible M0X, le stockage des déchets), de l’industrie de fabrication des centrales et de leur démantèlement, ce qui représente des dizaines de milliers d’emplois dans le pays et une source importante de devises. De plus, on voit mal comment exporter nos centrales si la décision est prise de sortir progressivement du nucléaire (cf. l’arrêt de l’activité nucléaire par le groupe Siemens suite à la décision politique de fermer les centrales allemandes).

D’autres choix délicats devront également être faits parmi lesquels je citerai :

  • Peut on voir disparaître progressivement l’outil de raffinage français et importer l’essentiel des produits pétroliers raffinés, ce qui risque d’arriver sur la base de la seule logique économique à court terme?
  • Doit on ou non équiper les rivières de mini centrales hydrauliques qui pourraient donner un appoint appréciable en hiver en particulier, au grand dam de certains écologistes ?
  • Doit on également construire des grands systèmes de stockage d’électricité par pompage-turbinage entre des réservoirs de grand volume ?
  • Peut on encore longtemps donner la priorité absolue aux fournisseurs d’énergies renouvelables avec des tarifs très attractifs renchérissant d’autant le prix moyen du kWh pour tous les consommateurs ?

A chacun de se faire une opinion, mais les faits sont têtus et mieux vaut ne pas ignorer les réalités même si elles ne sont pas conformes à ce qui est souhaité ou souhaitable. Les choix sont devant nous et ne peuvent être différés ! Espérons qu’ils puissent être le fruit d’un large consensus ..

Michel PERRUT

(1) On notera que l’industrie allemande n’a jusqu’ici échappé à cet effet que parce qu’elle bénéficie de tarifs maintenus à un niveau artificiellement bas, la hausse considérable du coût de l’électricité y étant intégralement répercutée sur les consommateurs particuliers.

(2) Source : Observatoire de l’industrie électrique.